lundi 1 avril 2013

Voyage au coeur du poumon du monde

Manaus
3h à peine d'avion pour quitter la jungle urbaine de São Paulo, pour la chaleur moite des baraques colorées de Manaus. Foisonnante, alambiquée, alarmée, bruyante, polluée, mouvementée, congestionnée, bancale, commerçante, contrastée, Manaus ne manque pas de surprise, ni de charme. Nous sommes reçus par une grande famille, dans une grande maison, pleine de vie, de monde, et de projets!
Comme souvent dans les villes brésiliennes, on trouve le petit îlot colonial du centre ville magnifique mais surprenant d'européanité dans un environnement par ailleurs presque africain!
L'aventure continue pour le but principal de notre voyage, à savoir la forêt!

Premier contact  avec la Forêt
Deux jours après l'atterrissage de l'avion, nous voilà dans un bus qui nous éloigne lentement de la civilisation, pour des paysages de plus en plus verts, et sauvages.
Nous sautons du bus pour prendre une barque motorisée sur le fleuve Uburu, un des confluents de l'Amazone. Le soleil tape, le moteur ronfle, le fleuve suit tranquillement son cours, sûr de sa force. Nos premières nuits en hamac nous laissent un peu courbaturés par la position inhabituelle et l'inattendue fraicheur de la forêt.
Notre initiation aux coutumes de la forêt nous fait passer par de la pêche aux piranhas, un barbecue sur la plage, le lever du soleil sur le fleuve, des randonnées en bateau et à pied, des nuits à la belle étoile, qui nous laissent ravis et émerveillés.
Si je ne dois retenir qu'une chose de ce début de séjour (parce que j'écris cet article bien trop tard, les souvenirs se flouent déjà de moi!) c'est le bruit que nous faisons quand nous essayons d'être silencieux. Les longues marches dans la forêt dans l'espoir de surprendre un animal sauvage se faisaient dans le silence de la forêt et le vacarme de notre discrétion.

Bateau entre Manaus et Santarém
L'attente, la chaleur, le bruit, la promiscuité, les crackers et les conserves, l'économie d'eau, les toilettes-sauna, le foisonnement de couleurs des hamacs, l'oisiveté obligatoire, José de Alencar, des conversations, beaucoup de sommeil à rattraper, le paysage toujours similaire mais jamais tout à fait le même, le vrombissement discret du moteur, l'attraction des haltes, l'arrivée, enfin!

Flona
Alter do Chão ne nous retient qu'une nuit dans un premier temps, juste de quoi planifier notre seconde incursion dans la forêt! Cette fois ci il s'agit de la Floresta Nacional do Tapajos. Notre guide, Irassildo nous achemine dans sa jolie barque, jusqu'à sa famille. Papi aux airs d'Indiana Jones, Irassildo a en fait 14 enfants, dont 10 filles qui lui ont déjà fait 23 petits-enfants! 14 enfants de la même femme, la petite dernière a à peine un an et demi.
Couchés avec les poules, levés avec les coqs, nous nous familiarisons de cette façon avec fromagers (c'est un arbre! - je précise on ne sait jamais...), singes, tarentules, et plein d'oiseaux!  Ballades en forêt, en rivière et en marécages se succèdent. Grâce à Irassildo on fait la connaissance d'un ragondin, de caïmans et moustiques agressifs. On est trempés, on a le caouet qui nous colle à la peau, on est sales, on est plein de piqûres diverses et variées, on est fatigués, on a faim, mais qu'est-ce qu'on est heureux! Finalement, qu'est ce qui pourrait nous pousser à rentrer? ... La curiosité d'en voire plus ailleurs je suppose! :)

Alter do Chão
 Décrite comme "Les Caraïbes de l'Amazone", ou encore, une petite ville colonisés par les touristes hippies qui n'en sont jamais repartis, Alter do Chão ne manque pas de charme. Plages de sable blanc, petites baraques vendant des bricoles pour les touristes, ambiance décontractée et tranquille, c'est le calme avant la tempête!

Bateau entre Santarém et Belém
L'embarquement pour cette seconde partie du voyage est chaotique. Quand finalement nous réussissons à embarquer, on constate avec une pointe de déception que le bateau n'est pas tout à fait le même: il y a plus de cabines, ce qui laisse moins de place pour les hamacs, qui se croisent et s'entre-mêlent littéralement les uns aux autres. La proximité un peu gênante au début, devient vite une habitude. Néanmoins les arrêts fréquents et les allées et venues des nouveaux arrivants changent régulièrement la configuration de l'espace (et pas toujours de manière avantageuse, cela va sans dire!)
J'ai les jambes criblées de piqûres, il y a quelques puces qui se baladent dans les hamacs, il fait chaud, un peu trop sombre, les toilettes sont sales, les gens ont bruyants, les lumières restent allumées toutes la nuit, et pourtant... je suis heureuse de sentir le doux balancement de mon hamac, de n'avoir rien d'autre  à faire de que lire, dormir, écrire, manger. De pouvoir fuir la chaleur au profit des courants d'air du pont, de constater les variations subtiles du paysage de jungle que nous longeons. De voire les couleurs vives des hamacs chatoyer, de pouvoir penser plus, de rêver (guide à l'appui!) de mes prochains voyages, de lire des romans, de m'inquiéter pour les petites barques dirigées par des grands enfants, s’accrocher au bateau pour vendre fruits et légumes frais; d'assister au lever et au coucher du soleil puisque dormant dans la journée, on en perd le sommeil la nuit.
Dans quelques heures nous arrivons à Belém, dans quelques jours nous rentrons à Sampa, dans quelques mois je retourne en France, mais le voyage, est loin d'être fini!!

Belém
Ancienne capitale du caoutchouc, "Paris tropicale", pleine de bâtiments de la Belle Époque à des stades de décrépitude plus ou moins avancés, survolée de vautours, envahie par les poubelles du Mercado Ver-o-Peso regorgeant de merveilles et de merdouilles, trait d'union entre l'Atlantique et l'Amazone, Belém la Belle me plait beaucoup. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde et je peux le comprendre. Les contrastes sont parfois difficiles à appréhender et la misère reste très présente. Mais le mystère qui se dégage de chacune des ruelles bigarrées, envahies par des échoppes variées, les dissonances qui s'échappent des disharmonies architecturales, restent fascinantes!

Ilha do Marajo
 Des balades en buffle (si, si!), à vélo (si, si!), des plages salées, des coups de soleil, une légère paresse de fin de voyage, mais des moments de grande solitude dans une nature intouchée et intouchable!

Retour
Après 3 semaines intenses aussi bien physiquement qu'au niveau de notre potentiel émotion, on rentre presque soulagés, de belles images et souvenirs plein la tête. Les projets sont légions, ma tête bouillonne d'attente, d'espoirs, d'énergie, d'excitation, ... mais je finis par m'endormir. Même mes grands aventuriers ont droit au repos!

Un goût de fin de semestre

Comme je vous l'ai expliqué c'est la grève. Donc il n'y a plus cours. C'est aussi la fin du semestre. Un peu anticipée du coup. Je passe encore mes journées à la bibliothèque pour rendre les dissertations qui remplacent les partiels. Mais tout a déjà un goût de vacances (oups! pardon! de Ré-vo-lu-tion!!)
Bien que la fac soit occupée, il y a moins de monde. Il fait beau, les quelques étudiants restants occupent l'espace en profitant allongé à l'abri du soleil dans les alcôves du Patio da Cruz

Quand enfin, après une énième relecture des travaux dans lesquels on n'en peut plus de se plonger, on boit les derniers cafés; d'un côté avec ceux qui partent en vacance un peu à l'avance, de l'autre, - avec plus de tristesse - avec ceux qui rentrent définitivement. De fait, en échange le but c'est de rencontrer des autochtones; mais on rencontre avant tout, dans les premiers temps, les personnes dans la même situation que soi, qui partagent ce quotidien exalté par un endroit différent. C'est avec eux qu'on fait les premiers pas en portugais, les premières visites, les premières soirées endiablées, les voyages. Sauf qu'on n'est pas tous logés à la même enseigne et que si la vénérable institution science-potiste octroie des séjours d'une année entière; or telle n'est pas la norme.

Alors parfois je me laisse aller à une nostalgie des débuts, quand tout était encore en devenir, qu'on se découvrait mutuellement, qu'on avait encore le temps. Évidemment qu'il y a des promesses de retrouvailles dans nos pays respectifs, mais je ne peux m'empêcher de me demander lesquelles de ces promesses nous tiendront, lesquelles nous repousseront indéfiniment avant de ne plus oser se les rappeler.

Mais peut-être le terme "nostalgie" n'est-il pas adapté à cette étoile filante qu'est ce séjour. Peut-être s'agit-il davantage d'une douce mélancolie qui nous montre seulement à quel point ce premier semestre était réussi, mémorable, et que la première partie de cette grande aventure.

Et puis il y a tellement d'autres choses à penser: les préparatifs des voyages à venir, des arrivées comme des départs et des listes de résolution pour ce prochain semestre, qui se doit d'être encore mieux que le premier!

Préparatifs de voyage

La fin de semestre s'étire mais se rapproche de plus en plus de la date butoir. Plus la fin de mes travaux approchent, plus la concentration devient nécessaire pour faire les dernières corrections de mon ressort, plus l'esprit s'échappe inexorablement vers la destination du prochain voyage.

L’Amazonie. Un voyage prévu de longue date puisque les billets sont coûteux et que la préparation du voyage demande une bonne dose d'organisation.
Alors au lieu de travailler, on entame le début du voyage, on le fantasme, on l'imagine, on se projette déjà dans des paysages fabuleux, touchant du doigt des animaux sauvages fantastiques.
Puis on met les pieds dans le plat: on prépare ce voyage. On feuillette le guide, d'abord distraitement, puis de plus en plus attentivement; notant des adresses, des conseils d'amis, des choses que l'on veut absolument faire... Bref, on prépare l'itinéraire.
Puis on passe du théorique au concret, la valise, les médicaments, l'équipement nécessaire (caouet, lunettes de soleil, crème solaire, manches longues, chapeau etc.) On commence alors à réaliser le voyage.
Et puis il y a le décompte des jours, jusqu'au jour d'avant, où rien n'est encore prêt, mais tout est encore à faire! Puis l'aéroport, l'avion, l'arrivée et enfin, l'immersion.

La vie après la 3A

On ne le dira jamais assez: la 3A est un tourbillon! C'est une parenthèse aussi. Une parenthèse enchantée, encerclée par deux années de préparations, et deux années où l'on se remet de cette expérience. Seulement cette parenthèse est loin d'être hermétique. Bien que le présent soit prenant et que le passé reste un bon souvenir, il faut préparer le futur.
Étant donné que je suis une fille  prévoyante (comprendre stressée!) j'ai passé ma 2A à réfléchir à ce que je ferais après la 3A (très logique oui!) Il n'empêche que grâce aux conseils avisés d'une professeur, aujourd'hui amie, je me suis rendue compte qu'il était vain de passer en revue éternellement les masters de Sciences-Po dans l'inutile espoir d'allumer une étincelle pour l'un d'eux. "Pourquoi tu ne regardes pas ailleurs?"
Ça parait évident n'est-ce pas? Mais je n'arrivais pas à me faire à l'idée que Sciences-Po, que j'avais tant voulu, désiré, espéré, ne m'apportait pas ce que je voulais pour les masters et qu'il fallait donc que je quitte cette vénérable institution où par ailleurs je me sentais si bien.

Il fallait donc trouver quelque chose d'au moins équivalent à Sciences-Po - ou mieux. En cherchant les propositions de master en droit de la LSE, je crois bien avoir trouvé ma voie, qui répond aux doux sons de "Socio-Legal Studies". La LSE en tête, j'ai demandé conseil à d'autres professeurs de droit cette fois ci, pour trouver des alternatives (avoir un plan A c'est bien, un plan B/C/D/E c'est encore mieux!)
Rassérénée, j'ai pu partir en 3A l'esprit tranquille... dans un premier temps! Parce que oui, les facs anglo-saxonnes commencent les inscriptions aux masters dès octobre et les deadlines (s'il y a!) sont généralement en décembre. Me voilà donc au Brésil, en pleine année universitaire et en plein apprentissage du portugais, à me creuser la tête pour faire des lettres de motivation en anglais, parler de mon avenir, alors que le présent m'en met déjà plein les yeux en ce moment. Et puis après il y a toutes les procédures internet hyper intimidantes, avec ces questions qui paraissent toutes des pièges et auxquelles je ne sais jamais quoi répondre... Et puis tout ne dépend pas que de vous: il y a les lettres de recommandation (à qui demander? comment demander? comment relancer? comment remercier? jusqu'à combien de fois peut-on solliciter?), les documents que l'on doit demander auprès de grands organismes qui ne répondent jamais à vos mails (TOEFL, Sciences-Po etc.)
Et enfin, quand tout est près, que l'on a passé le questionnaire au crible 350 000 fois, que l'on a payé (oui il faut payer pour candidater, oui) et qu'il ne nous reste plus qu'à cliquer sur "Submit application", tu découvres qu'en fait il y a la même procédure, mais encore plus épineuse pour les bourses! Et c'est reparti, Second Round Mesdames et Messieurs, restez attentifs!!

Le tourbillon passé, c'est le calme avant la tempête. On essaie d'oublier qu'il va y avoir une réponse un jour, dans deux mois qui paraissent deux siècles... pendant 24h. L'attente n'en est en fait pas une, parce qu'après le présent reprend le dessus et le futur ne fait interruption que de manière intempestive (rêves, pensées, peurs espoirs...) dans les difficiles tentatives de se projeter dans un de ces choix. Évidemment on ne pense jamais en terme d'études dans ces moments là, mais en termes de villes, de loisirs, de paysages urbains, de langues, de logements, de facilités pour rentrer à Noël, etc.

Ceci étant dit, heureusement que c'est les vacances, que je suis en 3A et que la situation me permet d'oublier (relativement) tout cela!

lundi 26 novembre 2012

Pinheiros, Vila Madalena

Les voyages c'est fait pour instaurer de nouvelles habitudes! Et une des premières choses que l'on a instauré après plusieurs week-ends de fêtes et de sorties c'est le brunch le dimanche matin. D'abord c'est une excellente motivation pour se lever avant midi, quelle que soit l'heure à laquelle on s'est couché, c'est donc une manière de ne pas perdre sa journée. Deuxièmement c'est un bon moyen de visiter de nouveaux quartiers, or les quartiers qui bougent même le dimanche, sont en général des quartiers sympas. On s'est donc retrouvées entre filles, à instaurer la tradition du brunch dominical à Vila Madalena, le quartier hippie-bobo par excellence.  Bon comme les salgados (en cas généralement trop frits, trop salés, à la viande ou au fromage) ont leurs limites, aussi bien gustatives que caloriques, on va au Pain Quotidien, pour manger des salades composées et des pâtisseries fines (ça se voir moins que c'est calorique).
Et après on élimine en gravissant les montées et descentes qui caractérisent si bien São Paulo (non, n'insistez pas, le 18e c'est plat pays à côté!) On fait les boutiques - non pardon! du lèche-vitrine parce que le peu d'argent qu'on a, on préfère le mettre dans des voyages!- dans les boutiques ouvertes, on goutte les fruits et légumes du marché alimentaire au coin de la rue, on prend en photos les innombrables œuvres murales (oui des tags, oui) qui animent et colorient le béton, on regarde avec envie les maisons individuelles colorées, fleuries et soignées, et on refait le parcours de la soirée précédente.
Parce que de fait, Vila Madalena c'est aussi un endroit où on sort le soir parce qu'il y a plein de bars à samba, de boîtes intimistes et d'endroits sympas où prendre un verre. C'est the-place-to-be, quoi.

Vila Madalena n'existe qu'en tant que station de métro. En réalité l'endroit est englobé plus largement par Pinheiros, le quartier sud-ouest de la ville. On descend la rue Cardeal Arcoverde bordées de boutiques de meubles et d'antiquaires, en longeant le Cimetière de São Paulo. On contourne ce dernier pour remonter la rua Harmonia, en faisant un crochet par la minuscule ruelle Gonçalo Afonso, connu pour être recouverte de tags artistiques. On continue l'ascension croisant la Rua Aspicuelta, où se trouvent tous les bars animés quel que soit le jour de la semaine, avant d'arriver à la rue Wisard, que l'on prend en tournant à gauche. De là, on suit la rue plus calme, plus résidentielle. On croise la rua Girassol (Tournesol!), puis Fidalga, avant de croiser la rua Fradique Coutinho, de nouveau plus agitée, bordée par des restaurants et des magasins de toutes sortes. On redescend la colline, retombant sur la rua Cardeal Arcoverde, que l'on laisse derrière pour arriver à la rua Teodore Sampaio. Au cours de l'ascension de la rue, on passe des magasins de meubles à un agglutinement incroyable de magasins de musique. C'est l'endroit des bêtes de scènes et des musiciens classiques, on y trouve tout en relation avec le domaine musical. Arrivés à un certain point de la rue, on tombe sur la Praça Benedite Calixto, avec un marché d'antiquaires et de créateurs de toutes sortes le samedi. C'est l'endroit où s'arrêter pour moi, parce que j'habite à deux pas et qu'en général, vos jambes/ vos pieds et/ou vos reins vous supplieront de leur accorder un peu de repos à ce point de la ballade! (Je vous avais prévenus: São Paulo c'est pire encore que les 7 collines de Rome!)

La PUC - ou comment révolutionner l'image des facs catholiques

La PUC. Je rappelle que cet acronyme aux sonorités sensuelles et mystérieuses signifie en fait Pontificia Universidade Catolica. Je n'ai jamais été en école privée, c'est une première. Mais les premiers pas dans ma facs ont eu tendance à démontrer que le Catolica n'est qu'un vestige du passé, qui s'accroche sous la forme d'une charmante petite église pleine d'azulejos sur le côté du Prédio Velho.

A la PUC on boit, on fume et on crache. C'est la pure vérité et n'en déplaise aux asthmatiques, on y fume très peu de tabac (mais on boit principalement de la bière!) Et il y a plein de petits détails qui me ravissent et rendent cette fac d'autant plus attachante comme le piano à l'entrée de la bibliothèque (oui ça peut paraitre incongru!) accessible à tout le monde, le magnifique Patio de la Cruz, le terrain de sport multifonction, surplombé par le bosque (non ce n'est pas une faute de frappe/ d'orthographe, mais bien le mot portugais) d'où on peut regarder les jeux ou siroter un café à l'ombre des arbres (bon on en ressort généralement avec des feuilles dans les cheveux, mais ça donne un côté Robin-des-Bois assez sympa), la vue caractéristique des gratte-ciels de São Paulo depuis le 5e étage du Prédio Novo (par ailleurs plus fonctionnel qu'élégant, en comparaison au beau bâtiment du Prédio Antigo), les innombrables petites cafettes et bureaux des élèves rattachés à des départements différents (le leader reste incontestablement le CACS - cafette-repaire des étudiants de sciences sociales!), et bien évidemment tous les bars que l'on voit depuis la bibliothèque, perpétuellement occupés par des étudiants surchargés de travail, qui noient leur inquiétude face à l'avenir dans des pintes de bière.

Sans surprise finalement, la relation aux professeurs est une relation d'égaux, voire d'amis. De fait, la langue portugaise, avec son "você" universel, facilite ce rétrécissement des distances (pour le coup c'est très proche de l'anglais!) Je le vois aussi dans le fait que (du moins en sciences sociales) on pousse les étudiants à faire de la recherche en tant que telle très tôt, dès la deuxième année. Leur Iniciação, est en réalité un mémoire de recherche déjà, qui leur fait mettre la main à la pâte, faire du terrain, choisir un sujet, contacter des personnes, faire des entretiens, observer, mettre en relation avec des auteurs, des concepts, des théories, mais aussi tirer leurs propres conclusions. Et si ce travail est bon, on le met en valeur, on leur fait exposer au cours de "tables rondes" parce que dire "conférence", c'est trop unilatéral. On leur fait publier dans des revues, de la fac ou d'ailleurs, on en parle, on leur en fait parler, on les encourage à aller plus loin, à réutiliser leurs résultats dans des travaux ultérieurs. Bref, on leur apprend le métier de chercher. Mieux que ça, on leur fait pratiquer. De manière plus générale, les étudiants brésiliens accumulent généralement études et stage (cruellement sous-payé, cela va sans dire). D'où des horaires tôt dans la matinée (à partir de 7h!) ou tard le soir (jusqu'à 23h). Autant dire que la jeunesse brésilienne est une jeunesse occupée, entre les études, le travail, la famille, les amis, les sorties et les amours, je les soupçonne fortement de ne pas dormir la nuit!

Et puis il n'y a pas de cours magistraux (quel dommage...) mais que des conférences plus ou moins intimistes que l'on prépare par une lecture (méticuleuse bien sûr) des textes originaux des auteurs. Je n'ai jamais autant lu que cette année. Parce que j'ai plus le temps de faire mes lectures, parce que lire le portugais me prend encore trois fois plus de temps, parce que je lis avec plus d'attention aussi. Il va sans dire que le type de textes que j'ai à lire ici n'est pas le même type qu'à Sciences-Po. Ici on n'a pas peur d'afficher clairement ses opinions politiques (communistes/ anarchistes) dans un article scientifique, ni de revendiquer haut et fort  l'influence déplorable qu'a l'impérialisme norte-americano (comprendre étasunien) sur le monde, et en particulier sur l'Amérique Latine. A noter qu'il est beaucoup plus facile d'acérer son esprit critique sur des textes aussi engagés. Mais que le tout manque sans doute un peu de variété et de contre-exemples.

Cependant je ne doute pas une seule seconde que cette culture communiste encourage les étudiants à s'engager peut-être davantage qu'à Sciences-Po (on en revient toujours là, mais je n'ai pas d'autres points de comparaison pour le moment...)

On a un exemple frappant en ce moment: pendant que la PUC est en grève générale pour défendre les valeurs de la démocratie, Sciences-Po se dépatouille avec un rapport de la cour des comptes qui rappelle des "irrégularités récurrentes" dans la gestion du budget de l'école, débouchant sur le refus d'instituer Hervé Crès comme directeur de l'école. Bien que je sois loin, il ne me semble pas avoir entendu que les évènements ait intéressé un grand nombre d'étudiants. Pas assez en tout cas pour créer un mouvement de groupe notable. Les faits ne sont certes pas comparables mais ils permettent d'avoir un aperçu des réflexes de mobilisation dans les deux facultés.
A la PUC le directeur est élu lors d'une élection ouverte aux étudiants, fonctionnaires et professeurs. Les trois premiers candidats sont soumis au Cardinal qui nome l'un d'eux. Traditionnellement, c'est le premier de la liste qui est choisi. Mardi 13 novembre, le Cardinal a choisi de nommer la troisième candidate de la liste, Ana Cintra. Vécu comme un "coup d’État" et un manquement grave aux principes démocratiques, élèves, professeurs et fonctionnaires se sont mobilisés pour protester contre cette mesure en votant à l'unanimité la grève générale. Ce même mardi les salles ont été vidées de leurs chaises, empilées sur la Prainha (l'espace qui sépare le Prédio Novo du Prédio Antigo) et dans le Patio da Cruz, comme symbole de l'arrêt de toute activité académique. Depuis s'enchainent les assemblées générales de tous les départements qui rallient peu à peu le mouvement, les groupes de discussions, les interventions publiques des professeurs et des étudiants (qu'il y ait une véritable argumentation à présenter ou non d'ailleurs), les "fêtes de résistance", les "churrascos (barbecues) de la révolution", et autres réjouissances de l'ordre de l'engagement civique et révolutionnaire.

Et je trouve ça bien. De fait il y a eu un non-respect des procédures habituelles et la nomination de cette candidate est largement politique puisque le Cardinal vise le renforcement des valeurs catholiques au sein de la PUC (soit dit en passant, y a du boulot!). Et puis bien que le premier mouvement (celui des chaises en particulier) ait été spontané, c'est intéressant de voire le mouvement s'organiser, se densifier, se ramifier autour de plusieurs actions différentes. Il y a des pétitions, des réunions, des conférences pour faire des actions "choc" mais sans porter de préjudices administratifs aux étudiants. Les partiels ont été remplacés par des travaux à la maison, certains profs -ne font pas cours oh non! tout le monde est en grève - mais se réunissent au bosque (rien à voire avec des sous-bois, c'est plutôt une courette) pour "discuter" avec les élèves à l'heure habituelle des cours, etc.
Évidemment qu'il y en a qui soutiennent la grève pour ne pas avoir à se lever trop tôt le matin, évidemment que personne n'est resté occuper la PUC pendant les 5 jours de fériés, évidemment qu'ils n'ont pas encore cassé toutes les vitres pour montrer le sérieux de leur engagement, mais le mouvement continue, persévère et s'amplifie.

Alors je n'ai aucune idée des chances qu'il peut y avoir de changer le cours des choses, mais au moins il y a de la mobilisation. Et même si je ne me sens pas tout à fait légitime pour participer haut et fort, j'observe discrètement, en tant "qu'anthropologue" en herbe, les cheminements et les choix qui sont pris. Et j'apprends. Parce qu'au fond c'est la première fois que je sens un véritable mouvement collectif de protestation constructif s'organiser sous mes yeux.


La vie en communauté

C'est dur d'écrire cet article alors que j'ai déménagé, que l'on connait d'ores et déjà le fin mot de l'histoire. Mais il faut bien que je revienne sur ces quatre mois qui ont marqué le début de la course, le début de ma nouvelle vie, et qui malgré tous les inconvénients, restent de bons souvenirs (la mémoire sélective a fait son œuvre il faut croire!)

La Republica est d'apparence une jolie maison violette (si! si!) dont l'espace commun arbore fièrement une bonne partie des drapeaux du monde. Table de billard, ambiance de backpack, cuisine américaine, l'espace commun offre un abord plutôt sympathique. Les chambres sont de tailles et de qualité trèèèèès inégales. On va de la cage à lapin à des chambres claires et spacieuses (il va sans dire que les prix varient en fonction!)

Et puis on rencontre petit à petit nos voisins. Il y a beaucoup d'allées et venues, l'endroit ressemble plus à une auberge de jeunesse qu'à une vraie colocation, mais il y a les irréductibles qui sont là depuis 6 mois, un an, parfois plus! Et petit à petit on sympathise (manque d'intimité oblige) parce que le soir quand on rentre tard il y a toujours quelqu'un dans la cuisine, réchauffant une pizza ou des nuggets surgelés, parce qu'on entend les conversations skype des voisins, parce qu'on sait toujours si la douche est occupée ou non (et je ne parle pas que des Castafiores en herbe!), parce qu'il suffit de toquer à la porte d'à côté quand on en a marre d'être "seul(e)".
Et puis c'est tellement facile d'inviter du monde dans l'espace commun, "Passe à la maison y a de la place!", et tes voisins sont toujours d'accord pour improviser une petite soirée - dansante, arrosée, bruyante, ou non. La télé est toujours allumée, des fois que l'on ait une impression de trop calme; mais ça a l'avantage de nous tenir au courant des péripéties passionnantes et complexes de toutes les telenovelas (et il y en a beaucoup!)
La cuisine est donc l'espace de socialisation le plus efficace: on s'observe -non pardon, on se marche dessus parce qu'on manque un peu de place - pour noter les bonnes idées de recettes. En effet il y a pas mal de nationalités, les casseroles en ont sans doute vu de toutes les couleurs! (enfin peut-être pas trop le vert, parce que les légumes sont une denrée rare en milieu étudiant)

Mais tout ce que je viens de dire et qui est parfaitement sympathique peut être perçu d'une toute autre manière dans les mauvais jours. Le manque d'intimité, de propreté (je mettais promis de ne pas mettre ça sur le dos de la gente masculine, mais il se trouve qu'ils étaient quand même largement majoritaire - mais ça ne veut rien dire bien sûr!), d'horaires fixes pour prendre une douche,  mettre de la musique, ou inviter des ami(e)s, rendent parfois le repos et l'impression d'être chez soi un peu délicats.

On persiste un peu parce qu'un déménagement c'est du temps et de l'argent et que tout le monde est tellement sympathique par ailleurs, mais on finit par craquer.
Un déménagement c'est l'occasion de trouver mieux à moins cher. Mais même comme ça on est un peu anxieux parce qu'on sait pertinemment ce qu'on laisse mais que - malgré une visite avec un œil acéré, on ne sait pas très bien ce qu'on va trouver.
Alors on fait le grand plongeon (tête la première!)

Bilan: Je suis passée de Perdizes - quartier bourgeois de São Paulo, à deux pas de la PUC, à Pinheiros - quartier bourgeois mais hypster de São Paulo, à trois pas de la PUC! Et c'est mieux, même si évidemment le dimanche soir quand on ne sort pas, on irait bien taper à la porte de ses voisins pour s'endormir devant un film de qualité très variable :)